Tmoignages sur le gnocide au Rwanda

dimanche 1er avril 2007
popularité : 9%

Tmoignages sur le gnocide au Rwanda

Un aprs-midi, quand j’avais cinq ans, des gens arrivrent chez nous.
Nos visiteurs s’appelaient des tutsis , m’expliqua mon pre, et il y avait des gens qui les dtestaient .
Je trouvais cela incroyable parce qu’ils taient exactement comme nous.

Paul Rusesabagina,
(Directeur de l’htel des 1000 collines)
Un homme ordinaire
Ed Buchet Chastel,
mars 2007, page 31

Je m’appelle Paul Rusesabagina. Je suis directeur d’htel. En avril 1994, lorsqu’une vague d’assassinats collectifs a ravag mon pays, j’ai pu cacher mille deux cent soixante-huit personnes dans l’htel o je travaillais.
Quand les membres de la milice et de l’arme vinrent m’ordon-ner de tuer mes pensionnaires, je les ai traits en amis, leur ai offert de la bire et du cognac et les ai persuads de ne pas mener bien leur tche ce jour-l.. Cela s’est poursuivi de la sorte pendant soixante-six jours.
Aucun rfugi de mon htel n’a t tu. Personne n’a t emmen, per-sonne n’a disparu. A travers tout le Rwanda, des gens se faisaient massacrer coups de machette, mais ce btiment de cinq tages a t un lieu d’asile pour tous ceux qui arrivrent le rejoindre.
Je n’ai rien fait de particulirement hroque. Ma seule fiert est d’tre
rest mon poste et d’avoir continu faire mon travail de direc-teur un moment o tout ce qui lait le fondement d’une vie dcente s’effondrait. L’htel Mille Collines est rest ouvert, pendant que notre pays glissait vers le chaos et que huit cent mille per-sonnes se faisaient massacrer par leurs amis, leurs voisins, leurs compatriotes.
Tout cela est arriv cause de la haine raciale. La plupart de ceux qui se cachrent dans mon htel taient des Tutsis, des des-cendants de l’ancienne classe diruzeante du Rwanda. Ceux qui voulaient les tuer taient pour la plupart des Hutus, traditionnelle-ment agriculteurs. Le strotype courant prsente les Tutsis comme grands et minces, avec des nez fins, contrairement aux Hutus, qui seraient petits et trapus. et auraient des nez plus pats ;. Cette division est largement artificielle, un legs de l’histoire, mais les gens la prennent trs au srieux et ces deux grands groupes coexistent difficilement depuis plus de cinq cents ans.
Ce clivage me dchire personnellement. Je suis en effet le fils d’un fermier hutu et de son pouse tutsie.. En thorie, je suis donc un Hutu. J’ai pous une Tutsie. que j’aime de tout mon coeur, et qui m’a donn un enfant. Ce type de famille est frquent au Rwanda, malgr notre long pass de prju-gs raciaux.
Entre le 6 avril, date laquelle un missile abattit l’avion du pr-sident Juvnal Habyarimana, et le 4 juillet, jour o l’arme rebelle tutse s’empara de Kigali, la capitale, prs de huit cent mille Rwan-dais furent massacrs. C’est un chiffre qui dpasse l’entendement.. L’esprit ne peut en concevoir l’ampleur. Essayez, et vous verrez ! Huit cent mille vies effaces en l’espace de cent jours. Huit mille vies par
jour. Plus de cinq vies par minute. Et chacune de ces vies tait une sorte de petit monde en soi. Un tre humain qui riait, pleurait, man-geait et pensait, prouvait de la joie ou de la peine comme n’importe qui, comme vous et moi. L’enfant d’une mre, irrempla-able comme ils le sont tous.
. Ce ne fut sans doute pas le plus important gnocide de l’histoire, mais ce fut le plus rapide et le plus efficace.
mon htel a permis de sauver l’quivalent de deux heures de vies humaines. Retirez deux heures de cent jours, et vous aurez une bonne ide du peu de chose que j’ai pu accomplir pour lutter contre ce dessein ambitieux.

Mais les Tutsis n’ont pas t les seuls tre massacrs pendant ce gnocide ; des milliers de Hutus modrs. souponns de sympathiser avec les

I Tutsi et Hutu : quelles diffrences ?
Le Rwanda, selon certains Occidentaux, tait un paradis sur terre, un lieu enchanteur. C’est un petit tat l’est de l’Afrique centrale, situ juste au sud de l’quateur, une altitude moyenne d’environ mille cinq cents mtres. Un pays bord l’ouest par le Zare - aujourd’hui la Rpublique dmocratique du Congo -, au nord par l’Ouganda, l’est par la Tanzanie, au sud par le Burundi. Pas d’ouverture vers la mer mais de nombreux lacs.
Avec ses 26 338 kilomtres carrs, le Rwanda est moiti moins grand que la Suisse et, cela va sans dire, infiniment plus pauvre, matriel-lement parlant. (Le budget annuel de l’tat rwandais est, pour une popu-lation de huit millions de personnes, celui d’une ville suisse de cent mille habitants.)
Son trsor tait dissimul dans le bonheur de vivre ensemble ; il nous a t drob par le diable.
La seule richesse du Rwanda tait ses hommes. Ils taient partags en trois groupes ethniques qui cohabitaient paisiblement comme les doigts d’une main : les Hutu, les Tutsi et les pygmes Batwa. Le Crateur avait offert ces hommes frres un jardin minuscule mais fertile, riche d’un trsor qui ne s’estimait pas en dollars, ce qui nous protgeait - du moins, le croyais-je - de l’avidit qui mordait le reste du monde : ses montagnes rondes et vertes, ses valles baignes d’une brume bleute l’aube, qui rosit au lever du soleil jusqu’ devenir une lave blonde qui s’vapore dans la lumire de midi. Ses terres fertiles au nord, ses plaines marcageuses et ses savanes herbeuses l’est, ses lacs et ses paisses forts au sud. Ses pturages o paissent les vaches inyambo, fines et muscles, reconnaissables leurs hautes cornes en forme de lyre, lgantes comme le sont leurs pasteurs depuis la nuit des temps, les Tutsi.
Autres prsents du Ciel : l’altitude, qui protge le Rwanda des chaleurs touffantes et des inondations dramatiques la saison des pluies ; ses champs de manioc, de sorgho, que cultivent la houe les Hutu ; ses enfants rieurs (trop nombreux, dit-on, pour un si petit pays, l’une des plus fortes fertilits au monde) ; ses oiseaux bariols et le concert de piaillements et de sifflements de ces compres travers les forts d’eucalyp-tus.
Pas de ptrole, pas de minerais, pas de diamants. Des hommes, des femmes, des enfants. Du caf, du th, du coton, des haricots. Chez nous, quatre familles sur cinq vivent la campa-gne, et neuf familles sur dix tirent leurs revenus du sol.
Une terre et des chants, un point c’est tout. Rien de trs intressant pour les grandes puissan-ces. Du moins, en apparence...
Notre petit pays allait devenir un enjeu dans la rivalit entre la France et la Grande-Breta-gne dans la rgion des Grands Lacs. Chacune chercherait y consolider son empire africain . Paris soutiendrait alors le rgime hutu franco-phone en place tandis que Londres assisterait l’avance de la rbellion anglophone tutsi, dont la base arrire est l’Ouganda, ex-colonie britannique.
Prtendre que les Hutu et les Tutsi s’enten-daient comme larrons en foire et que ce fut le mchant colonisateur qui divisa pour rgner en soufflant sur les braises de l’altrit serait caricatu-ral. Mais ce n’est pas faux non plus.
Le Tutsi est fin et de haute taille Les Tutsi - minoritaires, l5 % de la population - forment la tribu dont sont issus les rois du Rwanda. Ce sont des nomades, gardiens de troupeaux et vaillants guerriers.
A ct du Tutsi, voici le Hutu (dont le nom signi-fie cultivateur ), plus fonc de peau, trapu, le visage ngrode, nez pat et traits plus pais. Enfin, le Batwa - le pygme - plus petit.
Traditionnellement, le Tutsi lve les vaches, le Hutu cultive la terre et le Batwa chasse. Ensemble, ces trois peuples n’en constituent qu’un seul, le peuple du Rwanda.
Dans le paradis des origines, chacun se conten-tait de sa part et rendait grce pour celle de l’autre. Le Tutsi bnissait Dieu pour les bonnes rcoltes du Hutu et les chasses gnreuses du Twa ; le Hutu louait Dieu d’offrir de si belles vaches au Tutsi et de si lourdes proies au Twa.
Comment cette harmonie va-t-elle se briser ? Pourquoi chacune des ethnies va-t-elle se mettre har l’autre ? Qui va briser le pacte originel ? L’obsdante question rsonne, et son cho me pour-suit : comment l’inimaginable a-t-il t possible ?

Extrait du livre de Rvrien Rurangwa Gnocid , pages 37 41, janvier 2007
II Qu’est-ce qu’un gnocide ?

1/ Une dfinition

Extrait du livre de Rvrien Rurangwa Gnocid , pages 13 15, janvier 2007

Gnocide : Acte commis dans l’intention de dtruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel (Petit Larousse).

Le mot gnocide a t forg en 1944 par Raphal Lemkin, juriste amricain, juif polonais d’origine, partir du grec genos ( race , tribu ) et du latin caedere ( tuer ). Un gno-cide vise l’limination d’une race ou d’un groupe ethnique en tant que tels. Il s’agit de les dtruire pour l’unique raison qu’ils existent.

Aprs celui des Armniens en Turquie, en 1915-1916, et celui des Juifs en Europe, en 1941-1944, le gnocide des Tutsi au Rwanda, en 1994. est le troisime et dernier gnocide du XXeme sicle. Ou le quatrime ? Certains puristes dnient l’appellation gnocide aux crimes des Khmers rouges perptrs au Cambodge voil trente ans. Qu’on nous permette nanmoins d’ajouter cet holocauste la liste : deux millions de personnes
- un quart de la population du Kampuchea - excutes froidement afin d’ arracher l’herbe avec la racine . chaque gnration du XXeme sicle, donc, son gnocide.

Si dix mille personnes furent excutes chaque jour pendant quatre mois, d’avril juillet 1994 - soit environ un million d’individus - c’est pour la seule raison qu’elles taient tutsi. Les femmes et les enfants d’abord, comme dans tous les gnocides, car ils portent l’avenir de l’ethnie.
Cet abattage de neuf Tutsi sur dix - soit un Rwandais sur sept - s’est droul dans un silence assourdissant, au moment mme o le muse de l’Holocauste tait inaugur Washington et o les chefs des grandes puissances occidentales clbraient le cinquantime anniversaire du Dbarquement alli en Normandie en s’adjurant unanimement : Plus jamais a !
Par indiffrence, lchet ou duplicit, la communaut internationale a laiss s’accomplir au Rwanda un nouvel holocauste en sachant perti-nemment ce qui s’y tramait. L’embrasement gnocidaire de 1994 a en effet t prcd d’un long nettoyage ethnique commenc en 1959.
Cet acte politique, dcid au sommet de l’Etat, fut excut avec la participation massive de la population hutu. Ses concepteurs avaient prvu d’empcher toute poursuite judiciaire. Pour cela, il fallait impliquer le maximum de monde parce que, disaient-ils, on ne peut pas juger tout un peuple.
Prs de deux millions de personnes - hommes, femmes, enfants, vieillards, militaires, prtres, reli-gieuses, fonctionnaires, etc. - ont t mles ce massacre systmatique des Tutsi. Ce qui rend aujourd’hui dantesque et pres-que impossible la tche de la justice.

2/ Un gnocide, c’est aussi dtruire les mdicaments et les livres

L’auteur, Yolande Mukagasana est infirmire, de l’ethnie Tutsi. Lors du gnocide, elle vit Nyamirambo, faubourg de la capitale du Rwanda, Kigali.

Un enfant apparat ce moment, je le connais bien. C’est un des voisins de mon dispensaire.
(Yolande), ils ont forc la porte du (dispensaire) coups de revolver et ils ont tout pill. L’appareil o tu mets les pinces pour les nettoyer les microscopes, les mdica-ments. Moi, j’ai pris le tlphone pour venir te le rendre.
Je regarde l’enfant. Je me dis que les enfants sont dcidment devenus les derniers messagers dans un monde de sourds. Je pleure. Je l’embrasse.
Ils ont aussi brl tous tes livres. Ils en ont fait un grand tas dans le jardin, y ont jet un peu d’essence et ont mis le feu.
Les imbciles. Des livres de mdecine. Ils pourraient leur servir. Mais non. Ils sont trop btes pour comprendre cela.
Je revois quelques titres, Pathologie tropicale, Patho-logie chirurgicale, Obsttrique. Ngucire umugani aussi, un livre de lgendes rwandaises. Tout cela parti en fume !
J’aperois sur la piste deux femmes qui portent des sacs de mdicaments vols chez moi. L’une d’elles exhibe quelque chose, je distingue un paquet de douze boites de sirop contre la toux. J’entends quelque chose comme : C’est pour la malaria.
Pour la malaria ? rpond l’autre femme. Ah ! Seigneur, je croyais que c’tait contre la malaria.
Je reconnais la voix d’une femme que j’ai soign une semaine plus tt. Je vois un enfant que j’ai sauv nagure d’une malaria. J’ai le cur gros. Je me sens trahie par ceux-l mmes que j’ai aids.

Extrait du livre de Yolande Mukagasana N’aie pas peur de savoir , p 34-35, J’ai lu 2000

3 / Un gnocide, c’est aussi tuer les animaux

Yolande Mukagasana se cache dans une plantation pour ne pas tre tue par des Hutus.

Je disparais entre les herbes de la plantation. Ce sont de hautes herbes cultives comme fourrage pour les btes. Mais il n’y a plus de btes, elles ont t massacres. Leur faute ? Etre possdes par des Tutsi.

Extrait du livre de Yolande Mukagasana N’aie pas peur de savoir , p 50, J’ai lu 2000

Les Hutus sont plutt agriculteurs. Les Tutsis sont plutt leveurs. Voil pourquoi les premiers tuent les animaux des seconds.
La vache est chez nous le bien le plus prcieux. Elle symbolise la richesse du Rwanda, c’est--dire le lait.
Yolande Mukagasana N’aie pas peur de savoir , p143, J’ai lu 2000

4/ Un gnocide, c’est tuer des enfants

Un enfant (Tutsi) demande en pleurant se glisser entre des rfugis dans un camion bond. Il tente tout pour se glisser entre les corps, n’y arrive pas.
En dsespoir de cause, il s’accroche au pare-chocs arrire. Le camion dmarre. L’enfant se laisse traner sur cent mtres. Dans un tour-nant, ses petits bras lchent prise.
Il gt sur la route. Se relve, court encore vers le camion. L’espace se creuse.
L’enfant s’arrte, prend une pierre au sol et la jette vio-lemment contre le mur d’une maison, exprimant toute sa rage. Puis, il se laisse tomber.
Des Interahamwe accourent, le relvent, le molestent et finalement l’abattent d’un coup de machette au milieu du crne. Son corps inerte tombe sur la piste rouge.

Extrait du livre de Yolande Mukagasana N’aie pas peur de savoir , p 154, J’ai lu 2000

Interahamwe : milices cres par le prsident du Rwanda Habyarimana, groupes de jeunes chmeurs Hutus que l’on initie au maniement de la machette, dans le but de tuer les Tutsi du Rwanda. Ultrieurement, la formation de ces miliciens sera tendue aux armes feu.

5/ Un gnocide, c’est tuer des mamans et des bbs

Je vois les tueurs attraper une femme qui court, un bb sur son dos. Ils la couchent, lui tranchent les chevilles, puis la tte. Comme ils reprochent aux Tutsi d’tre plus grands qu’eux, les Hutu prennent un malin plaisir raccourcir les Tutsi.
Quant au bb, un homme le saisit, s’approche de la cabane o je suis cach et lui fait exploser le crne en le projetant contre le mur de brique.

Extrait du livre de Rvrien Rurangwa Gnocid , page 67, janvier 2007

III Racisme et massacres

Comment un voisin est devenu, presque du jour au lendemain, notre assassin ? Ce n’est pas facile d’expliquer cela.

Extrait du livre de Rvrien Rurangwa Gnocid , page 36, janvier 2007

1/ Un instituteur tue ses lves

L’auteur, Patrick de Saint-Exupry, est journaliste au Figaro, laurat du prix Albert Londres, du prix Bayeux des correspondants de guerre et du prix Mumm. Il fut tmoin du gnocide tutsi et dposa devant le tribunal pnal international d’Arusha.
Le 22 juin 1994, la France reoit l’autorisation de l’ONU de monter une opration arme humanitaire ( opration Turquoise). Le journaliste raconte ici la rencontre des soldats franais avec les hutu.

Un homme brise le cercle. Il porte un uniforme de policier rwandais. Il est sr de lui. Il est l’auto-rit . D’une voix ferme, il s’adresse aux soldats franais qui lui font face et expose la situation :
Nous avons tu quelques Tutsi, a ne dpasse pas la cinquantaine. C’tait des adultes, mais il y avait aussi des femmes et des enfants. Vous voyez cette range de maisons, gauche ? Ils habitaient la. On a tout incendi. Il fallait qu’il ne reste rien.
Une deuxime autorit sort des rangs. C’est l’insti-tuteur de ce bourg de six cents habitants. Il dit :
Il y a beaucoup de morts, ici. Tous les soirs, des malfaiteurs descendent des collines pour nous attaquer. Nous, on se dfend. Moi-mme, j’ai tu des enfants.
Le policier explique : Tout a, c’est la faute des Tutsi. On les a tus parce qu’ils sont complices de la rbel-lion. On le sait. C’est pour a qu’on les tue. Les femmes et les enfants aussi. C’est normal : les enfants sont des complices. On les a donc tus.
De la main, il dsigne les carcasses de maisons brles : On en a incendi au moins deux cents. Il ne fallait pas que les fuyards puissent revenir. On est des policiers. Ici, chacun a une arme. Avec les villageois, on part le matin et tous les Tutsi qu’on trouve, on les tue. Vous savez, le bourgmestre nous a envoys ici, dans ce village, pour faire fuir les malfaiteurs.. C’est ce que nous avons fait. On a des ordres.
Nous sommes stupfaits, Monsieur(1). Nous coutons. Abasourdis. Souhaitant avoir mal entendu. Esprant avoir mal compris. Nous avons pntr en un monde o les instituteurs tuent leurs lves et o les policiers mnent la battue.
Imperturbable, presque au garde vous, le policier poursuit : On a chass tous les Tutsi. Mais on n’a pas pu les tuer tous. Ils se sont rassembls l-haut, dans la fort. Tous les soirs, ces malfaiteurs et leurs complices de la rbel-lion reviennent nous attaquer. Ils n’ont rien manger et veulent nous prendre de la nourriture. Nous, on se dfend.
- Monsieur l’instituteur, vous tuez des enfants parce qu’ils sont complices ? , intervient le colonel (franais), bout.
L’enseignant se bloque. Se raidit. Cherche vague-ment se justifier. Ne trouve pas les mots. Hsite. Puis, au dtour d’une phrase, admet :
J’avais quatre-vingts enfants en premire anne l’cole. Aujourd’hui, il en reste vingt-cinq. Tous les autres, on les a tus ou ils sont en fuite.
Le colonel (franais) est effondr : Vous, instituteur, vous avez tu les enfants ?
L’instituteur ne rpond pas. Le policier municipal vient sa rescousse : Moi-mme, j’ai tu au fusil dix malfaisants, dont deux enfants. Mon chef m’a envoy ici pour a. Il m’a dit que tous les Tutsi taient mauvais.
Nous n’en pouvons plus. Le colonel (franais), les traits effondrs, lance un ordre de repli. Des dizaines de villageois hutu, arms de machettes, sont maintenant rassembls sur la place du village. L’atmosphre est oppressante : Ce soir, dit l’un des habitants de Nyagurati, on va encore atta-quer les malfaisants.

Un gendarme (franais), dans le bus, dit : Je n’ai jamais vu a, c’est de la folie totale ! Nous l’avons regard, les yeux las, abattus, morts. Nous tions d’accord. C’tait de la folie, bien sr.
Quand nous avons regagn la valle, les soldats franais n’prouvaient plus que dgot. Auparavant doux aux oreilles, les vivats maintenant les agressaient. J’en ai marre de voir ces assassins nous acclamer ! , a lch un gendarme. Nous en avions marre, tous marre.

Extrait du livre de Patrick de Saint-Exupry
L’inavouable, la France au Rwanda ,
p 58 62, Ed. Les arnes, mars 2004.

(1) Monsieur est destin M. Dominique de Villepin, ministre des affaires trangres, (et futur premier ministre) lorsque Patrick de Saint-Exupry crit son livre .
Cet ouvrage est une lettre ouverte au ministre, un cri de colre du journaliste, choqu d’avoir entendu M. de Villepin parler des gnocides rwandais sur Radio France Internationale en septembre 2003.

2/ Le stade et l’glise de Kibuye

Le dimanche 17 avril 1994 ; quatre mille trois cent hommes, femmes et enfants avaient trouv refuge dans l’glise de Kibuye, en surplomb du lac Kivu. Au stade de Kibuye, le 18 avril 1994, ils taient neuf mille.
Jusqu’ ce jour d’avril 1994, les immols du stade et de l’glise de Kibuye sont encore des hommes, des femmes et des enfants.
Ils vivent dans de petits villages loigns. On leur demande d’abord de se rassembler. On ne les force pas. Pas vraiment. On leur explique que, les autorits locales n’tant pas en mesure d’assurer leur scurit, il vaut mieux qu’ils se regroupent. Ils acceptent. Puis on les pousse sur la route. Vers Kibuye. En petits convois. Sous le soleil. Les immols marchent. Certains savent dj. Ils savent sans raliser, ils savent en voulant croire l’impossible. Je pense qu’en fait, l’exception des enfants, tous savent.
leur arrive, les immols sont rassembls au stade et l’glise. Des soldats les gardent, leur interdisent de sortir. Chaque jour, il en arrive de nouveau. Certains tentent de fuir et demandent protection aux religieuses du couvent de Kibuye. Des gendarmes et des miliciens, les refoulent. Les religieuses protestent. Impuissantes. Les gardiens affirment avoir reu des ordres du prfet. Lequel expliquera plus tard avoir reu des instructions du gouvernement.
Le 17 avril, l’attaque est lance. A 14 heures des grenades sont lances des deux collines surplombant le stade. Des tirs d’armes feu se poursuivent jusqu’ la tombe de la nuit, 18 h 40. Le lendemain, les blesss et les survivants sont tus.
Durant le massacre, toutes les issues du stade taient gardes par des militaires. Le stade tait encercl de miliciens ou de paysans arms de machettes qui tuaient ceux qui tentaient de s’enfuir. Les tireurs auraient t identifis comme tant cinq gendarmes, un douanier et les deux surveillants de la prison.
Le 18, tout est fini. Au stade et l’glise, du moins. Il ne reste plus qu’ nettoyer, ce qui est rapidement fait. Venus d’autres villages, les miliciens repartent travailler en d’autres lieux. Dans la ville et aux alentours, la chasse se poursuit. moindre chelle. Le plus gros est fait, il ne reste qu’ fignoler le travail .
Le prfet s’appelait Clment Kayishema. Il tait mdecin de formation. Et notre arrive, il n’avait qu’une priorit : supprimer la preuve.
Cet amas de quinze mille corps Kibuye ne constitue qu’une infime partie de ce que fut le gnocide. Il quivaut, tout au plus, deux jours de travail . Du 6 avril au 10 juillet 1994, il y eut au moins huit cent mille morts, soit plus de 8000 par jour. Trois mois ont pass et le pays est devenu un cimetire.
Un gnocide est une action raisonne, pense par des responsables politiques, planifie par des structures administratives. Les engins utiliss pour vacuer les corps taient ceux du ministre des Travaux publics , tout comme les camions qui les transportrent.
Il y avait enfin, cette volont de masquer, de cacher, de drober la vue. En aucun cas le gnocide n’est assimilable une rage soudaine. Quand un crime s’tale sur trois mois de temps, la colre n’explique rien.
Durant ces trois jours Kibuye, Monsieur, nous avons galement vu passer notre ministre de la Dfense. Franois Lotard est arriv en hlicoptre. C’tait une irruption sans consquence aucune. En repartant en hlicoptre, notre ministre a vacu avec lui plusieurs religieuses vers le Zare voisin o, je crois, se trouvaient de nombreuses camras. C’est important, Monsieur, les camras...

Extrait du livre de Patrick de Saint-Exupry
L’inavouable, la France au Rwanda ,
p 75 83 , Ed. Les arnes, mars 2004.

IV La responsabilit de la France :

Il faisait chaud, Monsieur, c’tait l’t.
Il faisait beau, Monsieur, c’tait magnifique.
C’tait le temps du gnocide.
L’on n’entendait que les vivats de la foule saluant, dans une ambiance de match de football, l’arrive de l’arme franaise. Nous tions en juin 1994.
C’tait il y a dix ans et cela faisait trois mois qu’hommes, femmes et enfants taient fauchs comme les bls, au rythme de huit mille par jour. La moisson approchait de son terme. Sur des dizaines de kilomtres, pas me qui vive.
Les Hutu dployrent leurs banderoles Vive la France ! Merci Franois Mitterrand , agitrent leurs drapeaux tricolores et se lancrent dans des danses triomphales tandis que dboulaient les soldats franais. Ils taient heureux, joviaux. C’tait la fte. Vive la France ! , criaient les tueurs embarqus dans le vhicule. Vive les Franais ! , reprenait la foule.
Cette scne avait des airs de libration. Elle n’tait pas sans voquer des images vieilles d’un demi-sicle. Comme si les troupes amricaines avaient t accueillies en fanfare par les gardiens de Treblinka, en 1945.
En cet t 1994, les troupes franaises furent accueillies par les tueurs comme des librateurs. Un officier, le capitaine de frgate Marin Gillier, rendra compte de l’accueil triomphal dans l’hebdomadaire de la marine natio-nale, Cols bleus.
Ce que dcouvrent les soldats franais, ce n’est pas un simple massacre, c’est un gnocide.
Et le pire, c’est que le pouvoir politique envoya consciemment notre arme dans ce pige. Paris venait la rescousse de ses allis ( les hutu). Annonant que la France dploierait des troupes en terre de gnocide, le prsident Franois Mitterrand venait d’invoquer l’urgence et d’affirmer qu’il s’agissait d’une question d’heures, de jours  : cela faisait douze semaines que le sang coulait flots. Il oublia de mentionner le gnocide en cours.
Vive la France ! crient des enfants agitant un drapeau tricolore. Vive la France ! rptent les adultes (hutu).
En ce 26 juin 1994, prs de trois mois aprs le dbut du gnocide, c’est bien ainsi que parlent les assassins. Ils comptent sur la France. Ils croient en la France. Ils sont convaincus qu’elle va les aider dans leur basse besogne. Nous sommes leurs suppltifs, Monsieur. Nous venons leur rescousse, la rescousse des assassins. Nous ne cesserons pas de les soutenir.

Extrait du livre de Patrick de Saint-Exupry
L’inavouable, la France au Rwanda ,
p 24 28, p 36 et 37, Ed. Les arnes, mars 2004.



Guides ONISEP
Guide 3e

 

 


A voir aussi...

Articles de la rubrique